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Il est bien utile d'avoir des amis. On finit même par se dire que parfois, cela peut servir à quelque chose de travailler. Car c'est en effet grâce à un ami commun, que nous avions pour notre part connu au bureau, que nous avons pu rencontrer Clémence Bosselut à Jérusalem. Cette jeune française travaille comme professeur de français à l'Ecole des Sœurs du Rosaire de Jérusalem Est, une école religieuse fréquentée par des adolescentes palestiniennes (musulmanes et catholiques) issues de milieux aisés. Nous avons rencontré Clémence un soir près de la Porte de Damas, et nous avons convenu d'intervenir dans plusieurs de ses classes.
Pour notre premier jour, nous avions un peu peur d'arriver en retard puisque nous ne connaissions pas le quartier de Beit Hanina, et c'est à force de partir en avance que nous avons franchi les portes de l'établissement vraiment en avance. A tel point que pour ne pas nous faire attendre dans le hall, Clémence nous a emmené voir la fin du cours précédant celui où nous devions intervenir. C'est donc sous les regards intrigués des jeunes filles que nous nous sommes installés au fond de la classe. C'était un cours où les élèves jouaient de petits sketches mettant en scène des interviews de femmes qu'elles avaient réalisées. Au fil des explications, nous entendions des mots tels que "patriotisme" ou "ennemi" qui commençaient à nous donner une idée de l'ambiance dans laquelle nous allions évoluer.

Dans les deux classes avec lesquelles nous avons eu l'occasion de travailler durant cette journée, ce fut un peu difficile de faire conter les filles, mais notre tâche fut néanmoins facilitée par le fait qu'elles venaient juste d'écrire des histoires pour un concours, et qu'elles n'avaient donc plus qu'à les raconter. Mais les contes en question déviaient rapidement vers les évènements récents. Les héros ne rencontraient pas leurs ennemis dans la forêt, mais en essayant de passer des checkpoints, et parfois – souvent – ils ne réchappaient pas de leur aventure. Nous avons également eu l'occasion de discuter quelques minutes avec les élèves les plus avancées préparant les examens internationaux de français, malheureusement nous étions bien trop "neufs" dans le pays pour répondre à leurs questions pressantes sur ce que nous pensions de la situation.

Le lendemain, nous sommes revenus aux Sœurs du Rosaire pour intervenir dans deux autres classes. Nous avons failli mourir de rire suite à une interprétation phénoménale de la Cigale et la Fourmi, mais le drame historique a vite repris ses droits. Une des filles nous a raconté deux nouvelles de l'écrivain contemporain Ghassan Kanafani, des nouvelles parlant de Palestiniens exilés ou du fait d'abattre des murs (et sans doute un mur en particulier…). Une autre élève nous a parlé de Hanthala, un personnage de bande dessinée que l'on voit toujours de dos, observant les atrocités commises en Palestine. Elle a nous raconté que son créateur, Najial Ali, a disparu le jour où l'on a voulu l'engager de force dans l'armée israélienne pour combattre ses frères, et que depuis ce jour on attend son retour. Un petit tour sur Internet après la classe nous a appris que l'homme a en fait été assassiné par des Palestiniens, des gens qui n'avaient pas apprécié que certaines de ses caricatures s'en prennent violemment aux proches de Yasser Arafat. On perçoit bien ici comment l'on peut transformer des faits en légendes jusqu'à les détourner radicalement de la vérité et de leur sens premier.
En fait, ce qui nous a fait froid dans le dos pendant ces deux jours, c'est que l'on ne nous a raconté aucun conte traditionnel palestinien. A croire que pour ces adolescentes, tout a commencé avec la "Naqba" (la catastrophe) de la création d'Israël en 1948, et qu'il n'y a jamais eu d'histoire ni de culture palestinienne avant cette date. Et l'on en vient à se demander si Israël n'est pas en train de réussir quelque chose de terrible et dont personne ne parle : éloigner les jeunes générations de leur culture et de leurs traditions. Mais il y a sans doute une chose bien plus terrible encore. C'est que parmi ces jeunes filles qui ont toute la vie devant elles, il y en a qui portent déjà une telle violence, une telle colère au fond de leur cœur, qu'il est à craindre qu'une ou deux d'entre elles puissent un jour commettre l'irréparable. Et ce ne sont pas là des enfants défavorisés qui seraient poussés à l'extrême par le désespoir social, mais bien des personnes bientôt adultes qui se considèrent en guerre contre un ennemi à abattre.
Il est des histoires bien tristes. Qui ne sont malheureusement pas des contes.

Contes utilisés pendant le spectacle :
1ère classe : Dragon Bleu et Dragon Jaune (Claudio) / La Mare (Dul)
2ème classe : Les Lignes de la Main (Claudio) / Le Tonneau magique (Dul)
3ème classe : Le Champ des Génies (Claudio) / La Roue de Brikx (Dul)
4ème classe : Le Roi et l'Oiseau (Claudio) / Les Deux Bossus (Dul)
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