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A Damas, derrière la Grande Mosquée Ommayad, il y a une petite rue tranquille. Des cafés, quelques marchands, des arbres. Dans un de ces cafés, le al-Nofara, on peut voir tous les jours, peu après seize heures, arriver un petit homme qui s'installe seul à une table. Sous son manteau, une simple djellaba, et un fez rouge sur ses cheveux poivre et sel. Il prend un thé, il observe la salle, parfois il se perd dans ses pensées.
Une heure plus tard, il enlève son manteau ; il grimpe sur l'estrade où se trouve une grande chaise brodée de vert, la couleur du paradis. Il ouvre son livre noir, le cale dans sa main gauche, et jette un coup d'oeil circulaire pour jauger une dernière fois son public. La bouche s'entrouvre, il ne va pas tarder à parler. Rachid Alhallak est conteur. Le dernier conteur traditionnel de Damas.
Il commence par quelques phrases d'introduction, à la limite du chant, il goûte le son de sa voix et l'espace qu'elle remplit soudain. Aujourd'hui, il va poursuivre l'épopée d'Antaha, le héros mythique syrien, ce fils d'un sultan et d'une esclave noire qui doit montrer sa bravoure pour faire oublier la couleur de sa peau. Antaha est un poète, mais aussi et surtout un guerrier. Les récits de ses aventures regorgent de batailles, de tueries. C'est pourquoi Rachid a une épée avec lui. Quand Antaha se lance au combat, le conteur saisit son épée comme le fait le héros. La lame tournoie au rythme des assauts, mais il n'y a que dans le livre que les têtes tombent, jusqu'à vingt-cinq d'un coup, formant des montagnes de crânes qui grandissent de page en page.
Parfois, Rachid s'interrompt. Il fronce le sourcil, rapproche le livre de ses yeux. Où en est-il exactement ? A cette bataille-là ou déjà à la suivante ? Et lorsqu'il a retrouvé le fil de son histoire, c'est le fil de l'épée qui s'abat sur la petite table de métal devant lui. Le bruit est terrible, les spectateurs distraits bondissent sur leurs sièges en se demandant ce qui se passe, et même ceux qui suivaient l'histoire sursautent en imaginant Antaha décapitant une nouvelle victime. A d'autres moments, la main du conteur reprend ses mouvements, mais avec l'épée posée sur les genoux ; sur le terrain c'est toujours la même violence : Antaha fait tournoyer un adversaire au-dessus de sa tête. Et puis enfin la voix se fait plus douce, l'histoire parle alors de Rabla, la "femme plantureuse", le grand amour d'Antaha. Mais la prochaine bataille n'est jamais bien loin.


Rachid aime les effets de scène. Quand un client fait trop de bruit en payant sa note au patron, le conteur s'interrompt, se penche sur l'accoudoir de sa chaise, et regarde le perturbateur jusqu'à ce que celui-ci se rende compte qu'il est responsable de ce silence. Le vieux Rachid ne connaît que quelques mots d'anglais. Il les réserve aux touristes qui le prennent en photo, les saluant d'un "fantastic", d'un "my god" ou d'un simple "thank you". Sur une autre table à sa gauche, il a une tasse de thé et un verre d'eau. Il est capable de s'arrêter en plein milieu d'une phrase pour se désaltérer, laissant son auditoire frémir sur les points de suspension d'un "Alors Antaha a dit...".
Pendant l'heure de conte, un serveur sera passé pour offrir du café aux spectateurs, transportant quatre ou cinq tasses vides empilées qu'il récupère au fut et à mesure que sont avalées les gorgées de café brûlant. Juste avant la fin du spectacle, ce même serveur repassera avec un grand plateau de cuivre où chacun posera un billet pour le conteur. Peu avant six heures, Rachid descendra de sa chaise et remettra son manteau. Il aura un regard attendri pour les deux dessins qui, sur les murs du al-Nofara, représentent Antaha et sa bien-aimée Rabla. Il reviendra demain, pour continuer l'histoire, car il reste encore bien des batailles à livrer. Avec son petit sourire en coin, Rachid se prétend capable de vous conter du Jean-Paul Sartre, du Victor Hugo ou du Maxime Gorki. On ne sait jamais vraiment quand il est sérieux et quand il ne l'est pas. Après tout, les conteurs sont des menteurs. Rachid Alhallak est un conteur. Un "hakawati". Ou, comme il aime aussi le dire, un "storyteller". C'est un des seuls mots qu'il connaisse en anglais.
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