|

Le rendez-vous a été donné à la médiathèque du centre culturel français de Damas. Comme tout artiste qui se respecte, Kifah al-Khous arrive avec une heure de retard, et dans le calme de ce lieu son arrivée fait l'effet d'une tornade. Il s'assoit sur un canapé, en change aussitôt, demande un café, allume une cigarette, et tout cela pendant que son regard vole sans arrêt d'un point à l'autre. Dés que le café arrive il se jette dessus, en boit une gorgée goulûment et se met à parler avec mesdemoiselles Delphine et Rim qui se chargent de la traduction (Kifah est uniquement arabophone, et nous, l'arabe...). Dès qu'il nous en donne l'occasion, nous faisons une rapide présentation de notre projet, puis il prend la main.
Il pose son café, écrase sa cigarette et se met à conter. En face de nous la tornade se fait brise d'été, son regard plus intense, il s'assoit le buste très droit, les jambes plantées dans le sol, le regard projeté vers l'avant, vers ceux qui l'écoutent. En quelques secondes nous avons affaire à un autre homme et dès le premier mot il nous embarque dans son histoire. Il est le passeur, celui qui porte l'histoire, le conteur.
Pendant le premier conte, le téléphone essaye de jouer au trouble-fête en sonnant plusieurs fois. Mais chaque fois Kifah replonge dans l'histoire en y entraînant son public dès la phrase de reprise.
Ses histoires sont nombreuses et variées. Si vous lui demandez s'il en connaît beaucoup, il répondra qu'il connaît toutes les histoires du monde. Pour le prouver, il enchaîne un conte traditionnel avec un conte contemporain de son invention, et finit sur un conte plus léger et poétique. Dans chaque cas sa facilité est déconcertante, et il sait exactement quand et comment placer un mot ou un silence pour faire apparaître telle ou telle expression sur le visage de ceux qui l'écoutent.
A la fin de ces trois premières histoires un jeu de questions-réponses se met en place, nous permettant de faire connaissance avec ce jeune acteur originaire du village de Zabadoni (Le Village des Pommes). C'est le village d'où viennent traditionnellement les conteurs de Syrie. Il conte maintenant depuis quinze ou seize ans et espère mettre sa carrière d'acteur de côté pour vivre de l'art du conte. Il suffit de voir son regard et sa facilité à capter l'attention du public pour être persuadé qu'il y arrivera. Rien n'a plus de valeur pour lui que les contes, et c'est pour cela qu'il veut que chacun soit libre de les porter et de les raconter à son tour, sans contrainte. Une seule chose lui appartient, sa voix, qu'il ne nous laisse pas enregistrer.
Mais Kifah est un homme pressé, et pour clore cette rencontre, nous contons à notre tour afin que ce soit un réel échange. Kifah connaît une version de notre histoire, il rebondit aussitôt dessus en nous offrant sa version et un autre petit conte poétique qui perd hélas de son sens et de son rythme en français. Qu'importe, il est entraîné par une autre histoire, il n'y a plus que celle-ci qui compte. L'échange se poursuit ainsi près d'une heure.
Après avoir écouté notre deuxième histoire, une fois encore il se transforme. Il a été conteur, il devient maître raconteur, offrant un cours magistral sur l'art complexe du silence. Il abandonne alors sa position de conteur, s'appuyant contre le canapé, croisant les jambes, allumant une nouvelle cigarette. Ses silences marquent plus que ses mots, apprennent plus que n'importe laquelle de ses phrases. Il tente de nous faire comprendre le sens de la patience, celle d'attendre que le silence ait fini de parler. Il est intéressant de constater que lorsque Kifah conte, la voix de Rim qui assure la majeure partie de la traduction ne se chevauche jamais avec la sienne, ce qui n'est pas le cas quand nous racontons à notre tour.
Mais l'homme pressé finit par retrouver le sens du temps. Il se lève, c'est fini. Il est l'heure de nous quitter. Nous le remercions, faisons une petite photo et le saluons ; il est déjà parti.
Un immense merci à Delphine Leccas, Rim Khattab, et le centre culturel français de Damas, sans lesquels cette rencontre n'aurait pas été possible.
|