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Il y a bien des siècles de cela, le roi An Duong Vuong régnait sur le delta du Fleuve Rouge. Après une grande victoire sur le souverain voisin qui l'avait lâchement attaqué, il décida de célébrer l'événement par la construction d'une gigantesque forteresse qui devrait résister aussi bien aux hordes humaines qu'aux forces de la nature. La construction du colosse progressa rapidement jusqu'à cette nuit funeste où toutes les murailles s'effondrèrent d'un coup. Les ouvriers, interrogés le lendemain de la catastrophe, racontèrent qu'ils avaient entendu sur le chantier un vacarme si épouvantable que personne n'avait osé y aller voir.
An Duong Vuong ordonna que la construction reprenne, mais la forteresse s'écroula une deuxième fois, puis une troisième. Alors que le roi allait renoncer à bâtir sa citadelle, un vieil homme lui apparut en rêve et lui conseilla de se rendre au bord du fleuve et d'appeler à son aide Kim Qui, la tortue d'or. An Duong Vuong se réveilla en sursaut et offrit immédiatement un sacrifice à l'Empereur du Ciel, car lui seul avait pu le conseiller ainsi.
Aux premières lueurs de l'aube, le roi se rendit sur les berges du fleuve. Il fit ce que l'apparition lui avait conseillé, et la tortue d'or sortit la tête. Après avoir écouté l'histoire de la forteresse, la tortue révéla au roi qu'il était victime d'un démon qui se cachait sur la montagne That Dieu sous la forme d'un coq blanc. Le démon, dès que la citadelle était en passe d'être achevée, ordonnait aux âmes errantes de se regrouper au milieu de la nuit et d'abattre les murailles. La tortue dit aussi que la créature, tous les soirs, allait rendre visite à la fille du bûcheron qui habitait au pied de la montagne : c'était l'occasion rêvée de l'attaquer et de se débarrasser de lui.
La nuit suivante, An Duong Vuong se cacha dans la maison du bûcheron. Dès qu'il entendit de grands coups frappés à la porte, il fit signe à ses archers cachés dans la forêt qui firent pleuvoir un déluge de flèches sur le seuil de la maison. Lorsque le roi sortit, il découvrit à ses pieds un tas d'ossements gigantesques. Kim Qui, qui était venu avec lui, ordonna que les os soient brûlés et dispersés aux quatre vents. Avant de repartir au fond du fleuve, la tortue offrit au roi une de ses griffes en lui conseillant d'en faire une arbalète, une arme magique qui pourrait tuer mille hommes d'un coup. Car si tu n'as plus rien à craindre des démons, lui dit-elle, il te reste tout à craindre des hommes...
Quelques années plus tard, le puissant roi Trieu Dha voulut à son tour s'emparer du royaume de An Duong Vuong. Cependant, lorsqu'il arriva devant la citadelle, ses troupes commencèrent à tomber comme des mouches, par groupes de mille d'un coup, et il dut battre en retraite. Se sentant victime d'une sombre magie, il demanda conseil à ses astrologues qui lui révélèrent l'existence d'une arme invincible dont il ne pourrait venir à bout que par la ruse. Ce fut le prince Trong Thuy, son fils unique, qui se porta volontaire pour cette périlleuse mission.
Le prince arriva dans le royaume de An Duong Vuong en ambassadeur de paix, à la tête d'une colonne d'éléphants chargés de somptueux cadeaux. Dénue de malice, le roi crut tous les beaux discours du prince, et il en fut de même pour sa fille, la princesse My Chau, qui ne resta pas indifférente au charme du jeune homme. Le mariage princier fut bientôt célébré, et tous pensaient que cela scellerait à jamais l'amitié entre les deux royaumes.
L'amour que Trong Thuy portait à son épouse n'était pas feint, mais il n'en oubliait pas pour autant la vengeance dont il devait être l'instrument. Un soir il dit à My Chau qu'il était fort triste que personne, même pas elle, ne lui fasse confiance, car il n'avait pas le droit d'approcher la tour qui renfermait le secret de la puissance de An Duong Vuong. Soulagée que cette broutille soit la seule origine de la mine soucieuse que son époux arborait depuis quelques temps, la princesse se hâta de le mener jusqu'à la tour pour lui montrer l'arme magique et lui en expliquer le pouvoir.
Une fois le secret éventé, ce fut un jeu d'enfant pour le prince de s'emparer de l'arme et de la remplacer par une autre apparemment identique. Le lendemain de son forfait, il demanda au roi l'autorisation de retourner quelques temps dans son pays pour retrouver sa famille qu'il n'avait pas vue depuis plus d'un an. An Duong Vuong donna son accord, et le prince s'en alla en promettant à son épouse de revenir au plus vite.
Et revenir, c'est bien ce qu'il fit, mais à la tête de l'armée de son père qui pour la seconde fois assiégea la forteresse. Ivre de colère, An Duong Vuong s'empara de son arme magique, mais rien ne se produisit lorsqu'il tenta de l'utiliser. Sentant que tout était perdu, que même sa citadelle ne résisterait pas longtemps à une telle armée, il s'enfuit avec sa fille par un souterrain. Il chevauchèrent jusqu'au bord du fleuve où An Duong Vuong supplia Kim Qui de venir à son secours. La tortue sortit la tête de l'eau et apprit au souverain, d'un air triste, qu'il avait été vaincu par traîtrise et que le traître chevauchait à ses côtés. An Duong Vuong se tourna vers My Chau et comprit d'un coup toute l'histoire. Sa colère ne connaissant plus de borne, il tira son épée et la plongea dans le coeur de la princesse. Puis il disparut dans les eaux du fleuve avec Kim Qui et personne ne le revit jamais.
Trong Thuy arriva peu après sur les lieux du drame. Il se rendit compte de la terrible erreur qu'il avait commise en laissant sa piété filiale l'emporter sur l'amour qu'il portait à sa femme. Il enterra le corps de My Chau au bord du Fleuve Rouge et s'enferma dans la plus profonde tristesse, jusqu'au jour où il mit fin à ses souffrances en se jetant dans un puits.
Bien que de nombreux siècles se soient écoulés depuis cette triste histoire, on trouve encore, là où My Chau est morte, d'étranges perles roses teintées par le sang de cette épouse si aimante. Et l'on dit que pour qu'elles conservent tout leur éclat, il faut les plonger dans l'eau claire tirée du puits où Trong Thuy s'est noyé.
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