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C'était la dernière nuit de célibat pour Isaac. Demain il allait marier Rachel, tout le village ferait la fête jusqu'à l'aube. Alors ce soir, il prenait un peu d'avance. Avec ses deux témoins, Jacob et Simon, il était allé au bar et avait bu plus que de raison. Les trois jeunes hommes s'étaient racontés leurs premières amours adolescentes, s'étaient inventés des histoires de séduction, en alignant verre sur verre.
Quand l'heure était venue de rentrer, ils ne marchaient pas très droit et riaient un peu trop fort. Comme ils n'avaient pas envie de se quitter si vite, ils avaient pris les chemins de traverse pour regagner leurs maisons. Et ils étaient passés devant le cimetière. Obéissant à une inspiration née de l'alcool, Isaac avait sauté le muret séparant les tombes de la route. Et il s'était mis à parler aux sépultures, à leurs occupants, se moquant de leurs corps desséchés qui ne connaîtraient plus les joies de l'amour. Jacob et Simon l'avaient suivi à l'intérieur du cimetière, ils riaient de son discours mais commençaient à se sentir un peu mal à l'aise.
Et puis soudain, Isaac s'était arrêté de parler. Il s'était penché en avant, observant par terre quelque chose que ses compagnons ne pouvaient pas voir. Ils s'étaient approchés et avaient découvert avec horreur un doigt sortant de terre. Les deux hommes, dégrisés d'un seul coup par l'apparition, avaient essayé d'entraîner Isaac en arrière, mais celui-ci arborait un étrange sourire sur les lèvres et ne voulait pas quitter les lieux.
— Jacob, c'est toi qui a les alliances, donne-les moi.
— Mais pourquoi donc ?
— On va faire une répétition du mariage ! Donne-les moi !
Jacob aurait dû refuser. Il savait au fond de lui qu'il aurait dû refuser, mais ses idées étaient encore embrouillées par l'alcool. Une répétition, après tout, pourquoi pas ? Pour finir la soirée en beauté. Une autre histoire à raconter à la prochaine beuverie. Alors Jacob avait sorti les alliances. Isaac en avait passé une au doigt raidi par la mort, il avait mis l'autre a son propre doigt, et les trois hommes avaient prononcé les phrases rituelles. Puis ils avaient récupéré les deux anneaux avant de partir du cimetière, se demandant chacun de leur côté pourquoi ils avaient eu si peur de cette petite plaisanterie.
Le lendemain, il faisait un soleil resplendissant pour le mariage. Et Rachel était encore plus belle que le soleil. A la voir dans sa robe blanche, Isaac avait déjà oublié ses bêtises de la veille. Mais quand il fut prêt à passer la bague au doigt de sa promise, les portes de la synagogue s'ouvrirent violemment. Sur le seuil se tenait une femme affreusement pâle, aux vêtements déchirés et aux cheveux couverts de terre. Une odeur de chair pourrie se répandit d'un bout à l'autre de la salle.
— Cet homme ne peut pas se marier aujourd'hui, dit-elle d'une voix tremblante, il s'est déjà uni avec moi, hier soir, au cimetière. Ses deux témoins pourront vous le confirmer.
Tous les regards se tournèrent vers Isaac, Jacob et Simon. Leurs visages n'étaient que terreur. Le rabbin n'eut même pas besoin de leur poser la question tant leur silence était éloquent. Alors que Rachel se mettait à pleurer, son père se leva de son banc et dit que ce mariage n'était pas valable car Isaac s'était promis à sa fille avant : l'antériorité emportait la décision.
Le rabbin réunit sur-le-champ un conseil de ses pairs afin de discuter la question. Fallait-il prendre en compte la promesse de mariage avec Rachel, ou alors en rester à cette cérémonie nocturne qui, pour étrange qu'elle fut, s'était néanmoins déroulée selon les règles ?
La délibération dura des heures. Tout le monde resta dans la synagogue, mais le plus loin possible de ce cadavre animé qui s'était assis au fond, sur le dernier banc, le regard dans le vague. Quand les rabbins ressortirent de la pièce où ils s'étaient retirés, ils annoncèrent que leur décision s'était faite en faveur de l'antériorité de la promesse. La morte poussa un cri terrible et s'écroula à terre, de nouveau inanimée.
— Qu'on emporte ce corps de cette pauvre femme et qu'on le ramène dans son cimetière, dit le rabbin. Et cette fois-ci, qu'on l'enterre comme il faut !
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