Le tonneau magique
adapté par Claudio, d'après un récit de M. Eugène Guignon
 
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Dans un village du Pays de Bray, un pauvre tonnelier vivait avec sa femme et sa belle-mère. Un jour, lors d'une promenade matinale, il découvrit dans un champ un vieux tonneau délabré qu'il s'empressa de ramener dans sa maison. C'est tout bénéfice pour moi, se disait-il, voilà un tonneau qui ne me coûte pas un sou et que je pourrai revendre un bon prix si je parviens à le réparer correctement.

Avant de commencer son propre travail sur le bois et les ferrures, il chargea sa femme d'épousseter l'objet. Celle-ci s'empara d'une brosse et se mit à la tâche, brossant de haut en bas et de bas en haut, jusqu'au moment où dans un geste un peu trop brusque elle lâcha son outil qui tomba au fond du tonneau. Aussitôt une seconde brosse y apparut, puis une troisième, puis quatre, puis dix, puis cent, remplissant le tonneau à ras bord. Ils eurent beau essayer d'en enlever, il y en avait toujours autant. Le tonnelier, pragmatique comme tout bon normand, prit acte de la magie qui s'opérait sous ses yeux et décida d'abandonner le métier qu'il avait appris de son père pour s'établir marchand de brosses.

Et celui que dans la région on appelait 'le pauvre tonnelier' devint 'le gros marchand de brosses', habitant une belle maison neuve et gagnant du ventre à force de manger encore et encore tout ce dont il avait été privé jusqu'alors. On pouvait le voir jour après jour, installé derrière son tonneau, prenant les brosses d'une main et récoltant l'argent de l'autre, un grand sourire aux lèvres.

Un matin, alors qu'il rendait la monnaie sur la vente d'un ustensile de son inépuisable stock, une pièce d'or tomba dans le tonneau et disparut entre les brosses. Aussitôt l'amas de brosses se volatilisa, ne laissant au fond que la pièce, une pièce qui fut bientôt rejointe comme par miracle par une autre, une autre, des dizaines et des centaines d'autres, continuant à se multiplier tant que le tonneau n'était pas rempli à en exploser. Là encore, après s'être extasié devant ce prodige, notre homme choisit d'en tirer le meilleur parti possible : puisque le métier de marchand devenait impossible faute de marchandise à vendre, il allait faire commerce de ce dont il disposait désormais à profusion. L'après-midi du même jour, le Pays de Bray comptait un nouveau banquier, tout frais installé.

En peu de temps, 'le gros marchand de brosses' fut remplacé dans les esprits par 'le richissime banquier'. Le propriétaire du merveilleux tonneau abandonna sa maison à peine terminée pour se faire construire un grand château qui surpassait ceux bâtis par les plus anciennes familles, au milieu d'un parc si vaste que l'on s'y perdait pendant les parties de chasse organisées chaque semaine. Tous les fermiers des environs travaillaient pour lui, et les enfants de ces fermiers endossaient les habits de serviteurs lors des fêtes gigantesques qui se succédaient à un rythme effréné dans les salons décorés des plus luxueuses tapisseries.

Quant au tonneau, lui, eh bien il était entreposé et jalousement gardé au plus profond des caves du château, derrière une porte blindée dont l'unique clé passait de la poche du banquier à celle de sa femme et ensuite à celle de sa belle-mère. Car l'ancien tonnelier, aveuglé par la fortune qui lui était offerte, en voulait encore plus, toujours plus, et ne laissait aucun répit aux deux femmes. Il fallait qu'à chaque heure du jour et de la nuit, l'un ou l'une des trois soit à côté du tonneau pour en extraire les pièces, les compter, les aligner, les empiler, bref les préparer à être prêtées le lendemain au meilleur taux. Le banquier avait soigneusement organisé les journées : lui-même s'occupait de cette besogne le matin, son épouse prenait le relais l'après-midi, et la belle-mère poursuivait la tâche durant les heures sombres où elle était la seule à rester péniblement éveillée dans le château endormi.

Vint un matin, juste avant l'aube, juste avant que notre banquier ne vienne remplacer la vieille femme, où celle-ci rendit l'âme en soulevant une pleine brassée d'argent, épuisée au-delà du possible par le rythme infernal imposé par son gendre. L'homme entra dans la pièce au moment où le corps de sa belle-mère basculait dans le tonneau. Il lui suffit d'une seconde pour présager de ce qui allait arriver, et ses prédictions se révélèrent exactes dès la seconde suivante : l'or s'évanouit en fumée, ne laissant que le cadavre de la vieille, puis un deuxième cadavre, puis un troisième, et ainsi de suite.

Le riche banquier se devait de fournir une sépulture décente à chacun de ses corps, et pour respecter son statut social si récemment acquis, il ne pouvait leur organiser des funérailles autres que fastueuses. C'est ainsi qu'à partir du lendemain, on vit sortir du château un défilé ininterrompu de corbillards dignes d'un roi, escortés par une armée de valets en grande tenue. Aussitôt vides, les corbillards revenaient au château emporter un autre cadavre, ils repartaient, ils revenaient, ils repartaient, ils revenaient. Car bien entendu, le tonneau, imperturbable, fournissait sans interruption des belles-mères à enterrer.

Il ne fallut pas longtemps pour que la fortune du banquier périclite, engloutie aussi sûrement que les cercueils l'étaient par la terre noire du Pays de Bray. Les serviteurs furent renvoyés, les fermes vendues, le château abandonné. Peu de temps après, plus pauvre qu'il ne l'avait jamais été, l'homme s'approcha du tonneau avec dans la main la dernière pièce d'or demeurant en sa possession. Il voulut la jeter dans le tonneau pour modifier encore une fois le cours de sa magie, mais au moment de passer à l'acte, le bois grinça si fort qu'il effraya son propriétaire. Fondant en larmes, tremblant de tous ses membres, celui qui avait été tonnelier raconta sa triste aventure aux cercles de métal, aux clous, aux planches de bois. Les belles-mères disparurent tandis qu'au fond du tonneau se déposait l'histoire du tonnelier, mot après mot, phrase après phrase. Lorsqu'elle fut achevée, une seconde histoire apparut à côté de la première, suivie d'une troisième, d'une quatrième, bientôt rejointes par des milliers et des milliers d'autres, tant et tant d'histoires que le tonneau finit par exploser, envoyant des morceaux au-dessus des mers, dans chaque continent et chaque pays connu à la surface de la terre.

Et l'on raconte que celui ou celle qui ramasse un de ces morceaux et le colle à son oreille s'entend raconter une des histoires créées dans le tonneau, ne peut s'empêcher de la raconter à son tour, et c'est ainsi les histoires se mirent à parcourir le monde...

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