L'ossuaire de Sedlec
Claudio
 
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Il y a ceux, les plus nombreux, qui sont morts de la grande peste en 1318. D'autres ont péri durant les guerres hussites ou dans les mines d'argent de Kutna Hora. Les derniers, enfin, ont fait amener leurs corps à cet endroit, venant de Pologne, de Belgique ou de Bavière, parce qu'un jour un envoyé du monastère a dispersé dans le cimetière de la terre sainte rapportée de Jérusalem. Quarante mille. Il y a quarante mille morts, rassemblés, empilés, dans l'ossuaire de Sedlec.

Pourtant, au début, ils étaient enterrés comme tout le monde, côte à côte, bien alignés. Mais cela commençait à prendre de la place. Plusieurs hectares. Alors il a fallu faire plus petit. Récupérer les os. Et faire des tas.

Dans cet ossuaire, sous l'église gothique bâtie au quatorzième siècle, ils étaient tous là. A attendre. Attendre qu'un moine à moitié aveugle, en 1511, décide d'élever des pyramides. Six pyramides composées des os de quarante mille personnes, une couche d'os longs, une couche de crânes, et ainsi de suite. Pour lui, ces masses symbolisaient les foules d'hommes indénombrables qui s'avancent devant le trône de Dieu ; elles symbolisaient la Mort qui frappe sans distinction, sans recours, quelque soit l'âge, la richesse ou le pouvoir.

Bien plus tard, à la fin du dix-huitième, la riche famille Schwarzenberk rachète le monastère cistercien. Et il faut encore attendre un siècle pour que František Rint donne à l'ossuaire son aspect actuel. Il enlève deux des six pyramides, désinfecte et blanchit à la chaux les os récupérés, et il se lance dans l'œuvre de sa vie. Il aligne, croise, arrange. Il décore.

Au centre de la pièce, entre les quatre pyramides restantes, un lustre pend au plafond. Chaque os du corps humain y est représenté, utilisé au moins une fois. Il a la forme qu'aurait un lustre en cristal, orné de perles, dans une salle de bal de Prague ou de Vienne. Les sept bougies sont posées sur sept crânes, elles attendent d'être allumées et de dispenser leur lumière aux quelques vivants qui passent entre tant de morts.

Sous le lustre, des angelots baroques surmontent quatre colonnes de crânes. Ils semblent contents d'être là, deux d'entre eux jouent de la trompette avec un crâne posé sur les genoux. Quant aux autres crânes, ceux qui forment les colonnes, là aussi il y en a sept. Est-ce un hasard de retrouver ici, à plusieurs endroits, ce chiffre si présent dans l'Apocalypse de Saint Jean, au jour du Jugement Dernier ? Car lorsque les sept trompettes sonneront à la Fin des Temps, quarante mille pêcheurs ressortiront de l'ossuaire pour que leur sentence soit prononcée.

Et bien sûr, il y a d'autres décorations. Rint ne manquait pas d'idées. Les os forment deux grands vases grecs de chaque côté de l'escalier qui descend dans l'ossuaire. Ils forment aussi le blason des Schwarzenberk, avec ce corbeau qui mange l'œil d'un Turc pour rappeler une vielle victoire. Le crâne qui représente le Turc, il a quatre petits os courbes plantés au sommet, histoire de faire penser à une coiffe de là-bas. Il y a aussi les croix en os dont la branche supérieure est un crâne, sans oublier le nom de Rint et la date de son travail, écrits sur un mur, avec de tous petits os qui se suivent. Et puis, fin du fin, il y a les tentures. Là où partout on aurait pu laisser pendre des bandes de tissu, il y a de longues rangées d'os retenus à un fil par une extrémité. On a l'impression qu'ils n'attendent qu'un coup de vent pour s'agiter et pour, dépassant leurs modèles, faire en plus un peu de musique.

Alors, comment avez-vous trouvé le spectacle ? On peut trouver cela glauque, sordide, une sinistre mise en scène de la mort. Mais en quoi cela est-il plus mis en scène qu'un caveau ou une belle pierre tombale dans un cimetière ? Bien sûr, ce n'est pas le même matériau qui est utilisé... On en arrive donc à se demander si nous tenons vraiment à nos os, au sens propre du terme. Votre crâne, votre fémur ou vos côtes, sont-ils des objets sacrés qui doivent patienter en paix de retomber en poussière au fond d'un cimetière ? Ou alors, une fois que la Mort est passée, ne sont-ils plus que des objets comme les autres dont on peut se servir pour réaliser une œuvre d'art ?

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