John Lennon's Wall
Claudio
 
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Quand on traverse le Karluv Most, le Pont Charles, le premier réflexe c'est de continuer sur Mostecká, pour grimper la colline et les escaliers qui mènent au château de Prague. Mais il ne faut pas oublier cet autre escalier, là, juste à la fin du pont. Lui, il n'a pas beaucoup de marches, et il descend. En bas, on est dans le quartier de Malá Strana, un lieu tranquille, paisible, qu'ignorent beaucoup de visiteurs trop concentrés sur leurs lignes droites. Pourtant, dans cet espace niché entre le château, la rivière Vltava et la colline de Petrin, il y a bien des choses à voir. En levant un peu les yeux, on aperçoit des pancartes accrochées aux lampadaires qui donnent la hauteur de la dernière grosse inondation, il y a un an à peine. Il y a aussi une maison avec, autour d'une fenêtre, deux rouleaux à pâtisserie accrochés. Si l'on sait à qui s'adresser, on apprendra pourquoi ces deux rouleaux sont là, et peut-être même vous racontera-t-on une histoire sur cette vieille roue qui continue à tourner dans l'eau de la Certovka, ce minuscule bras de la Vltava qui donne son charme à Malá Strana.

Puis on continue de se promener, tranquillement, au fil des rues, et on arrive sur une petite place où l'on découvre un mur couvert de dessins et de graffitis. Là encore, si on ne sait pas, si personne ne vous l'a dit, on peut passer devant sans rien y voir d'autre qu'un mur sale, en pensant que même ici, dans ces lieux chargés d'histoire, on ne respecte plus rien. Mais l'Histoire, pourtant, elle est aussi là. Peut-être pas celle des rois Charles ou Wenceslas, pas celle des guerres de religion, une plus récente, qui ne compte pas moins que le reste.

En 1980, John Lennon est mort assassiné. Pour la jeunesse de Prague, de plus en plus résistante au joug communiste, c'était un symbole de paix qui s'envolait, encore une flamme qui s'éteignait. Alors ils ont commencé à dessiner sur ce mur le visage de Lennon, à écrire autour de ses longs cheveux des messages de liberté et d'espoir. C'était une forme de rébellion parmi d'autres, et comme les autres elles pouvaient faire basculer des vies. Car pendant la nuit, quand les jeunes venaient s'exprimer sur le mur, il y avait parfois, parmi les rares passants, des agents du gouvernement qui étaient là pour repérer les visages. Et deux jours plus tard, on pouvait recevoir une sinistre visite dans sa chambre d'étudiant.

Ce mur, symbole de résistance entre 1980 et la Révolution de Velours en 1989, qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Il y a toujours des dessins de Lennon, bien sûr, mais entourés de graffitis qui n'ont rien à voir. On trouve des messages venus d'Italie, du Brésil, de France ou de Pologne, des messages qui parlent anglais ou espagnol. Et qui, pour la grande majorité, ne veulent rien dire. Un nom et une date, pour faire savoir qu'on était là, des blagues douteuses, des prières à Krishna ou à Satan. Car lorsque ce n'est plus dangereux, c'est plus facile. Trop facile. Maintenant, des gens qui comme nous ont toujours connu la démocratie viennent photographier ces quelques mètres carrés de rébellion, et donc, pour certains, y écrire quelque chose. Pour se sentir plus près des jeunes d'il y a vingt ans ? Pour avoir l'impression de participer à un combat que l'on n'a jamais eu à mener ? Chacun a sa réponse. Ou croit l'avoir.

Quand ce mur était utile, personne ne pouvait venir le voir et l'admirer. Aujourd'hui, il est sans doute inclus dans un tourist tour sur l'époque communiste, au même titre que d'anciens bâtiments staliniens reconvertis en magasins de luxe. On attend le jour où ce site sera derrière des grillages, non pas pour le protéger ou le conserver pour les générations futures, mais pour en faire payer l'accès. Car il semblerait que le capitalisme s'apprenne plus vite que la démocratie. Y aurait-il par hasard plus de professeurs ?

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