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Si l'antique cité de Petra a résisté si longtemps aux guerres et aux invasions, c'est qu'elle était bien cachée, là, dans son cirque de montagnes. Oh bien sûr elle a fini par tomber, les villes tombent toujours un jour ou l'autre, et il y en a peu qui aient résisté à l'Empire Romain. Les années ont passé, après la chute de Petra ce fut celle de Rome, et la ville désertée a peu à peu sombrée dans l'oubli. Enfin pas pour tout le monde. Pas pour les Bédouins.
Pendant des siècles, le peuple bédouin a été chez lui dans les ruines de Petra. Ils avaient beau bouger, ils finissaient par revenir, encore et encore, comme si c'était le centre de leur univers, le joyau dissimulé au milieu du désert. Ils s'en considéraient les gardiens et ils l'ont protégé jusqu'au bout. Mais comme les villes tombent toujours à un moment de leur histoire, il arrive tout aussi sûrement le moment où leurs ruines sont découvertes et reprennent vie. Cette vie que l'on peut offrir à un sanctuaire. Un jour, un explorateur est parvenu à duper les Bédouins et à leur arracher leur fabuleux secret. Petra a commencé à renaître. Aux dépens de ceux qui en avaient presque fait leur maison, eux les nomades.

Si vous visitez Petra, vous les verrez, ils sont là. Les hommes vous proposeront de parcourir les ruines à dos de chameau, de cheval ou de mulet, profitant des longues distances et des pentes abruptes qui rebutent plus d'un touriste. Les femmes, quant à elles, sont installées près des grandes tombes ou au bord des principaux chemins. Elles vendent des statuettes, de la verroterie, toutes sortes de petits souvenirs. Il est difficile de savoir dans combien de langues elles ont appris à dire "bonjour", "au revoir", "bons prix", "pas cher", et autres remerciements. Les enfants aussi sont de la partie. Le petit frère casse les pierres avec un marteau et un burin tandis que la grande sœur vend les meilleurs morceaux, ceux que les miracles de la géologie locale ont paré de couleurs éclatantes, rouge, jaune, bleu.
Sur une des collines , là-bas, on voit les maisons d'un village moderne. Il s'agit de Umm Sahyoun, l'endroit où le gouvernement a sédentarisé les Bédouins. En 1985, ils se sont vus retirer le droit de résider sur le site, pour mieux l'aménager en faveur des touristes. Umm Sahyoun a été créé pour eux, à partir de rien, enfermant dans des murs droits et solides ceux qui n'avaient jamais mis que la toile de leurs tentes entre eux et le désert, une toile faite de la peau de leurs animaux. Tous les matins ils partent du village, descendent la longue pente, et entrent sur le site par une entrée spéciale pour arracher leur pitance aux touristes.

Mais l'âme nomade, l'âme bédouine, n'a pas disparu. Loin de là. Quand le soleil commence à se rapprocher de l'horizon, quand tous les touristes sont partis, on entend monter les chants ancestraux. Assises sur une saillie rocheuse, deux jeunes femmes tapent dans leurs mains, lancent dans l'air une chanson joyeuse, et mêlent leurs voix à celle que l'écho leur retourne. Sur une autre colline, un homme joue de la flûte, le regard tourné vers l'étendue désertique du Wadi Araba. A Petra, le soleil ne se couche jamais en silence.
Et puis parmi ceux qui quittent chaque jour le cœur du site, tous ne se dirigent pas vers Umm Sahyoun. Car il suffit d'une petite demi-heure de marche hors des sentiers battus pour découvrir les premières tentes, les premiers camps. La loi du désert étant souvent plus forte que celle des hommes, il y a toujours des troupeaux de chèvres, des peaux tendues au-dessus des têtes, ici aujourd'hui, là demain, des endroits où l'on ne vous invite pas à prendre le thé pour vous vendre des babioles.
Même parmi les hommes les plus jeunes, ceux qui étaient encore au berceau quand on a déplacé leurs familles vers Umm Sahyoun, le goût du point fixe ne réussit pas à s'implanter. Ils ont bien sûr intégré le fait que l'argent vient des touristes, mais un jour ils les guideront dans le désert jordanien, et un autre jour ils leur apprendront la plongée en Egypte, sur les rives de la Mer Rouge. Bouger, toujours bouger. Ils ne se posent que pour prendre le thé autour du feu ; les flammes se reflètent dans les puits de leurs yeux noirs. Des yeux qui s'illuminent aussi de l'intérieur lorsqu'ils prononcent un autre de ces mots qu'ils ont appris en anglais. Freedom.
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