Extrait de carnet de route :
Le Maroc
 
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Claudio
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Carnet de route Maroc
Tighremt Aït Ahmed Youssef, notre guide
Tighremt Aït Ahmed Youssef, notre guide

 

            C'était un mercredi matin. Le groupe venait de terminer le petit-déjeuner, pris en commun sur la grande bâche où le thé fumant côtoyait les miches de pain et la confiture de figues. Tout le monde avait encore en tête le méchoui qui nous avait régalé la veille au soir, ce plat croulant sous une montagne de morceaux d'agneau, les marmites remplies de semoule et de légumes. Youssef, notre guide, avait souri lorsque toutes les mains s'étaient levées avec enthousiasme quand il avait demandé qui voulait une seconde portion. Le sourire s'était encore élargi, quelques minutes plus tard, lorsque quelques affamés s'étaient jetés sans vergogne sur une troisième assiette de cette pure merveille préparée par l'ami Saïd.
            Les tentes repliées, la toilette matinale effectuée, nous étions occupés à remplir nos petits sacs à dos avec les affaires de la journée. Le soleil n'avait pas encore franchi les collines situées à l'est, se contentant d'éclairer les sommets de celles qui s'élevaient de l'autre côté de la vallée. Du coin de l'oeil, nous espionnions cette ligne marquant la limite entre l'ombre et la lumière, la regardant descendre peu à peu à notre rencontre, impatients qu'elle vienne interrompre les frissons nés du vent frais de l'aube. Un peu plus loin, nous apercevions le four de pierre creusé à même la paroi rocheuse dans lequel Saïd et Mohammed avaient descendu hier après-midi la carcasse de l'agneau. Oui vraiment, nos souvenirs de la soirée n'étaient faits que de bruits de fourchette et de fumées odorantes. Les paroles de Youssef étaient bien loin.
            Ceux qui étaient présents sous la grande tente un peu avant le repas se souvenaient peut-être qu'il nous avait parlé de cet attentat dont lui et les muletiers avaient capté l'annonce sur leur petit transistor de poche. Dans le bref résumé de Youssef, il était question de New York et de Washington, question d'un centre commercial international qui aurait été détruit. Il était question de choses graves. Dul et moi avions échangé un regard qui reflétait la même incrédulité : même si nos esprits avaient automatiquement traduit 'centre commercial international' en 'world trade center', nous ne pouvions croire qu'une telle construction avait pu être 'détruite'. Non, il s'agissait sans doute d'un fou qui s'était fait sauter dans un de ces gigantesques centres commerciaux rythmant la vie des Américains. Youssef n'avait pas été en mesure de nous fournir des explications plus précises, et puis c'était l'heure de manger... Plus tard, avant de nous endormir dans notre tente, Dul et moi nous étions répétés à haute voix notre hypothèse, pour bien nous en convaincre, comme si au fond de nous-mêmes, sans le savoir, nous commencions déjà à ne plus y croire.
            La ligne du soleil se rapprochait, la température montait lentement, et nous n'attendions plus que le signal de Youssef, son fameux 'Yala !' qui marquait depuis 10 jours le début de chaque étape. Et Youssef était bien là, parmi nous, mais il ne disait rien. Il se plaça au centre du groupe, ouvrit sa main qui était largement suffisante pour contenir le transistor d'un autre âge qui crachait une voix rendue encore plus impersonnelle par la mauvaise réception.
            Et nous avons écouté. Ecouté un journaliste s'exprimant en français avec un fort accent arabe nous annoncer que deux avions avaient percuté les tours du World Trade Center, que les tours s'étaient effondrées, que les cadavres de 6 000 personnes gisaient sous les décombres. Nous avons écouté la voix de la mort et de la folie.
            Cela n'était tout simplement pas possible. Dans cet endroit magique où nous nous trouvions, près des ruines du vieux grenier à grains de Tighremt Aït Ahmed qui avait vu passer tant de caravanes au cours des siècles, dans cette vallée qui voyait serpenter les eaux claires et glacées des premières boucles de l'oued M'Goun, cela n'était tout simplement pas possible. Le monde dans lequel nous marchions depuis le début de notre périple, un monde serein et hospitalier, ne pouvait pas être le même que celui qui nous était décrit par ce journaliste sans visage récitant son histoire au fond du transistor. Car c'était une histoire, n'est-ce pas ? Juste une histoire, une horrible histoire. Un cauchemar.
            Malgré la stupeur, il a bien fallu partir. L'étape était là, devant nous, étirant son chemin ; il y avait un but à atteindre, un autre endroit, là-bas, où planter nos tentes. Parmi nous, il y avait ceux pour qui la parole était nécessaire. Besoin de se convaincre, d'abord, besoin de prononcer les mots pour s'en imprégner, en faire le tour encore et encore jusqu'à ce qu'ils forcent la porte d'une conscience qui les refusait. Besoin d'exorciser, ensuite, dans une tentative désespérée d'analyse de la situation, du pourquoi, du comment, des causes et des conséquences, pour se faire croire que même le pire pouvait être expliqué et que notre vie ne se déroulait pas sous le sceau de la démence et du hasard meurtrier. Ceux qui avaient besoin de parler parlaient bas. Moi je me taisais.
            Moi je revoyais les deux tours. Je m'étais trouvé à leur pied, presque un an plus tôt jour pour jour, écrasé par ces flèches de métal lancées à l'assaut du ciel sans nuage de New York. J'étais monté au sommet de la première, avec mon amie, et nous étions restés de longues heures là-haut, tout là-haut, admirant le soleil qui descendait sur la baie, comptant les avenues de Manhattan, perdant nos regards dans les mers d'immeubles du Queens et de Brooklyn. Nous avions eu tant de mal à redescendre.
            Je revoyais ces images et j'imaginais un avion fonçant vers nous, d'abord un point au loin qui nous aurait intrigué, d'abord un point puis une masse puis un avion, puis notre fin, serrés l'un contre l'autre, dans un déluge de flammes et de hurlements.

            Aujourd'hui je suis resté longtemps sans dire un mot. J'étais vivant.
            C'était un mercredi. C'était le 12 septembre 2001.

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